You’re viewing a version of this story optimized for slow connections. To see the full story click here.

RÉSEAU DE PÊCHE AU MYANMAR

Pour les habitants et l’environnement

Story by Helvetas Suisse August 21st, 2017

Les époux Win Tun et Than Aye du Myanmar sont de fiers pêcheurs, comme l’étaient leurs ancêtres. Mais comment peuvent-ils assurer leur survie tout en protégeant l’écosystème unique du Golfe de Mottama?

Par Hanspeter Bundi (texte) et Flurina Rothenberger (photos)

20170321-_R162647.jpg
20170321-_R163187.jpg

Parfois, Than Aye reçoit l’appel tant espéré après peu de jours déjà. «Viens, nous rapportons du poisson.» Elle quitte alors le village et traverse le large estran sablonneux jusqu’au rivage où mouille le bateau. Malgré le long parcours et l’absence d’ombre, Than Aye avance avec légèreté. «Rapporte du poisson», avait elle enjoint à son mari, avant qu’il s’en aille.

«Reste plus longtemps en mer si d'abord tu ne trouves rien»

Lorsque l’appel arrive, le revendeur se met lui aussi en route. Il vient chercher les poissons nobles et apporte la glace pour réfrigérer les prochaines prises. Pour la famille et la vente dans le village, il reste les poissons qui ne conviennent pas à l’exportation. Tout cela se fait rapidement. Avant la marée basse, le pêcheur Win Tun retourne en mer: Than Aye dit que son époux a parfois tout d’un héros.

20170321-_R163283.jpg

Le poisson détermine la vie

Tous deux vivent ensemble depuis plus de 20 ans dans un village de pêcheurs au bord du golfe de Mottama, au Myanmar. Gyo Hpuy Kone est l’un des plus de 30 villages associés à un projet de gestion durable des zones de pêche et de protection de l’environnement.

Sur mandat de la DDC, Helvetas met ce projet en œuvre en s’appuyant sur des pêcheurs et des commerçants, des grands exportateurs, les autorités de l’État Môn et notamment le comité de développement du village, dans lequel pêcheurs, agriculteurs, paysans sans terre et artisans forgent l’avenir du village et de leur propre travail. Than Aye et Win Tun sont membres d’un tel comité.

20170321-_R162714.jpg
20170321-_R163226.jpg

Accroupis sur le sol frais, carrelé, de leur maison à deux étages, ils racontent leur vie. Than Aye, bouddhiste, est âgée de 46 ans. Win Tun, musulman, a six ans de moins qu’elle. Ils ont cinq enfants âgés de 4 à 22 ans. «Nous ne sommes ni riches, ni pauvres, déclare Than Aye. Nous avons un toit et toujours quelque chose à manger.» À la sortie du village se dresse une statue de U Shin Gyi, l’esprit protecteur des voies navigables. Avant de partir en mer, les pêcheurs déposent de petites offrandes: noix de bétel, riz ou sucre.

20170321-_R163335.jpg
20170321-_R163144.jpg

Richesse naturelle menacée

Le golfe de Mottama est l’un des plus grands estrans au monde. Deux fois par mois, quand les forces de gravitation solaire et lunaire agissent particulièrement sur les crues, tout le golfe est sous l’eau et, à marée basse, la mer libère d’immenses surfaces sablonneuses et limoneuses. De nombreux habitants sont tributaires de ces estrans et des bassins fluviaux sur le golfe. Poisson et crabes représentent la seule source de protéines pour la plupart des ménages. Près d’un tiers des habitants vit de la pêche. Parmi eux, des pêcheurs comme Win Tun appâtent en haute mer, surtout du poisson noble destiné à l’exportation.

Mais la tendance est claire: les rendements régressent et les poissons qu’ils retirent des filets sont toujours plus petits. Il y a encore du poisson. L’existence des pêcheurs n’est pas encore menacée. Pas pour le moment.

20170321-_R163344.jpg
20170321-_R166239.jpg

Dans l’illégalité par nécessité

Debout autour de longues tables de la Mawlamyaing Holding Ltd, une douzaine de femmes conditionne les meilleurs poissons des zones côtières: les Rosy Jew, Cohite Pomfret et Thread Fin. Il fait frais, le sol est propre. Les femmes travaillent dans le calme et sans relâche. Elles empaquètent les poissons dans des pochettes de protection qu’elles placent sur un plateau pour la congélation.

20170323-_R163649.jpg
20170323-_R163668.jpg
20170322-_R163373.jpg
20170322-_R163400.jpg
20170322-_R163393.jpg
20170322-_R163431.jpg

Utiliser et protéger les estrans

Les pêcheurs, jusqu’ici le maillon faible dans la chaîne de production, doivent avoir plus de poids et d’influence et prendre leurs responsabilités pour protéger les zones de pêche en collaboration avec les autorités. Avec lo soutien de Helvetas ils développent des possibilités de travail alternatives dans l’artisanat et le commerce et des améliorations dans l’agriculture doivent fournir des revenus d’appoint.

La misère matérielle ne doit plus obliger les pêcheurs à des techniques illégales. Grâce au revenu de substitution, ils peuvent limiter ou même délaisser la pêche pendant la période de frai dans les zones de frai proches de la côte. Habitants et autorités doivent être en mesure à la fois d’exploiter et de préserver les estrans et les bassins fluviaux du golfe.

«Les habitants sont confrontés à un vide institutionnel», écrit l’expert en pêche Venkatesh Salagrama dans un rapport sur la situation de la pêche dans le golfe de Mottama. Ceux qui s’engagent pour la communauté des pêcheurs doivent s’attendre à un parcours du combattant. Pour les organisations communautaires, l’essentiel est de commencer à la base.





20170322-_R163500.jpg

Ensemble pour la première fois

C’est ce qui s’est produit dans les villages pendant la première année du projet. Par exemple à Saik Ka Ye, qui ne figure sur aucune carte et que l’on atteint après un trajet pénible sur des chemins sablonneux, des petits ponts, digues et lits de ruisseaux. 90% des ménages de Saik Ka Ye vivent de la pêche, mais ce n’est que depuis six mois que les pêcheurs ont créé leur comité.

Certains d’entre eux ont pris place autour d’une table dans le local de réunion. Dehors le soleil est de plomb mais dans la salle aérée, la chaleur est supportable. Partageant des bols de légumes, de viande de porc, de poisson et de riz, les pêcheurs racontent comment, pour la première fois de leur vie, ils ont affronté ensemble leur situation et la menace qui pèse sur les zones de pêche. Et comment les experts en développement locaux leur ont enseigné à gérer une organisation et à se faire entendre auprès des autorités et sur le marché.


20170322-_R163456.jpg

La pêche illégale, notamment les filets au maillage trop petit, était jusqu’il y a peu au centre de leurs discussions. Bien que l’État ait interdit de tels filets depuis longtemps, personne ne vérifiait l’application de la loi. Désormais, les pêcheurs ont pris les choses en main. «Lorsque nous apprenons qu’untel se sert de filets interdits, nous lui en parlons directement, explique Thein Myant, un des membres du comité. Nous avons toujours réussi: aujourd’hui, plus personne n’utilise ces filets dans le village.»

En revanche, dans un village voisin, les pêcheurs ont dénoncé un collègue peu coopératif aux autorités. Ces dernières sont intervenues, ont détruit le filet illégal et ont vendu tout ce qu’il avait pêché aux enchères. Ce qui peut passer pour un simple incident représente une percée pour le projet: pour protéger les populations de poissons, les pêcheurs ont cessé de fermer les yeux et de se taire.

Thein Myant n’est pas pêcheur, mais revendeur. Pour les pêcheurs, il n’est pas un adversaire mais l’un des leurs et un membre respecté du comité. Thein Myant paie aux pêcheurs exactement le prix qu’il obtient à l’usine et leur apporte la glace pour les boîtes isothermes.


20170322-_R163512.jpg
20170322-_R163473.jpg
20170322-_R166309.jpg

En contrepartie, Thein Myant vend les précieuses vessies de poisson, considérées en Chine comme un remède contre les problèmes de peau et d’impuissance. Après le repas, accompagnés par de jeunes pêcheurs, nous nous rendons sur l’estran où une dizaine de bateaux gisent sur le sable. D’ici quelques jours, quand la marée de la nouvelle lune remplira la baie, les pêcheurs partiront en mer, remplis d’espoir.

20170321-_R166250.jpg
«Le bonheur, c’est de pouvoir jeter mon filet, confie Yae Thewe. Le bonheur, c’est de plonger pour démêler un filet. Le bonheur, c’est d’attraper beaucoup de poisson.»

Yae Thewe a 17 ans et pourra bientôt sortir en mer pour la première fois. Et par là même, assumer la responsabilité d’un bateau et d’un équipage.