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Là où le thé pousse sur des arbres

Story by Helvetas Suisse August 15th, 2016

Chez les Tung, paysans au Laos

Par Patrick Rohr (texte et photos)

Il est à peu près cinq heures du matin à Ban Komaen, un petit village paysan de la province de Phongsaly, tout au nord du Laos. La plupart des habitants de cette localité difficilement accessible dorment encore. Pourtant, des bruissements se font entendre dans les arbres situés à vingt minutes à pied au-dessus du village. Sinchan, Bouvan et Khampao Tung se trouvent dans leurs cimes. Prestement, ils cueillent les petites feuilles de thé vert clair. Khampao (51 ans), qui est le père de Bouvan et le beau-père de Sinchan, explique:

«Nous devons commencer le travail avant le lever du soleil, sinon il fait vite trop chaud»
Sinchan, Bouvan et Khampao Tung (de g. à. d.) cueillent les rameaux de thé et les mettent dans de grands sacs.

Le thé pousse normalement sur des arbustes. Mais dans l’arrière-pays montagneux du chef-lieu de la province de Phongsaly, il pousse sur des arbres noueux et fortement ramifiés. Il en existerait plus de 46 000 dans la région. Certains auraient plus de 400 ans, dit-on à Ban Komaen. Personne ne sait si cela est vrai. De nombreuses légendes circulent à propos de ces arbres extraordinaires. On ne sait pas non plus au juste s’ils ont été plantés par les hommes par le passé ou s’ils se sont développés à l’état sauvage.

Mais cela n’a pas grande importance en réalité. Le fait que le thé pousse sur des arbres tout au nord du Laos est déjà assez spécial en soi. Qu’importent quelques années de moins ou de plus. Le principal, c’est que la qualité soit bonne – et elle l’est!

Il existe environ 46 000 arbres à thé dans l’arrière-pays de Phongsaly, dans la zone frontalière sino-laotienne.

La province de Phongsaly est limitrophe du Vietnam à l’est et de la Chine à l’ouest et au nord. Ce grand voisin est aussi le principal débouché commercial de l’arbre à thé. Le poste-frontière le plus proche se trouve à 80 km seulement.

Vientiane, la capitale du Laos, est bien plus difficile d’accès – un paysan doit compter trois jours pour y arriver par des routes cahoteuses et souvent fermées pour cause de glissements de terrain durant la saison des pluies.

Grande dépendance vis-à-vis de la Chine

Les clients chinois achetant le thé dictent leur prix et celui-ci varie beaucoup. Il est au plus haut de février à mai, quand le climat est relativement sec et la qualité des feuilles de thé très élevée. Les paysans peuvent alors obtenir jusqu’à 40 000 kips laotiens par kilo, soit un peu plus de cinq francs. Pendant la saison des pluies, de mai à octobre, le prix n’est plus que d’environ 5000 kips par kilo, soit un peu plus de 60 centimes.

Une cueilleuse récolte en moyenne quatre à cinq kilos de feuilles de thé quotidiennement, parfois dix à quinze les très bons jours. Aucune feuille de thé ne pousse durant la saison sèche, de novembre à janvier. La plupart des paysans du village vendent alors le riz qu’ils cultivent aussi.

Bouvan (à gauche) et sa belle-sœur Sinchan Tung préparent les feuilles fraîchement cueillies pour les faire sécher.

Le travail des cultivateurs de thé est dur. Chez les Tung, toute la famille met la main à la pâte. Elle traite elle-même une petite partie de la récolte, la plus grande partie étant envoyée à la fabrique de thé à Phongsaly.

Le soir, au village, Sinchan (23 ans) et sa belle-sœur Bouvan (21 ans) chauffent une partie de la récolte dans une bassine en métal déposée dans un four en pierre pour que les feuilles se ramollissent. Afin que les cellules des feuilles se fracturent et d’extraire le jus, vient ensuite l’étape du roulage des feuilles au moyen d’un cylindre en métal. C’est alors le début de la fermentation – les feuilles de thé deviennent brunes. Les deux femmes déposent ensuite les feuilles dans de vastes paniers plats tressés en feuilles de bambou pour faire sécher les feuilles au soleil couchant.

Sinchan verse les feuilles de thé dans une grande bassine en métal réchauffée par un feu.
Les deux belles-sœurs déposent les feuilles brièvement chauffées pour les faire sécher au soleil couchant.

Le mari de Bouvan, Thongxay Tung (28 ans), remplit de grands sacs avec la plus grande partie de la récolte. À moto, il l’apporte à la fabrique située à environ une demi-heure de route. Le thé des paysans de Ban Komaen est très apprécié par la fabrique. Thongxay sait pourquoi:

«Le thé vert normal ne peut infuser que deux fois au maximum. Pour le thé de nos arbres, c’est cinq fois et il est encore bon»
Bouvan Tung et Sivan, sa fille de 4 ans, après la récolte.
Thongxay, fils de Khampao Tung et mari de Bouvan, charge la récolte du jour sur sa moto avec l’aide d’un voisin.
Roulant sur des routes cahoteuses, Thongxay Tung livre les feuilles de thé fraîchement cueillies à la fabrique de Phongsaly.

La plus grande fabrique de thé du Laos

Dans la fabrique, les feuilles des théiers de Ban Komaen – ainsi que des feuilles d’arbustes venant d’autres villages – sont également transformées en thé à la main. La fabrique de thé de Changtingyong Khampan est la plus grande du Laos. Six employés y travaillent à plein temps et cinq à six personnes sont à disposition sur appel. De nombreux paysans des environs y apportent les feuilles fraîchement cueillies. Les deux tiers du thé produit dans la fabrique sont envoyés en Chine, un tiers reste dans le pays.

Les feuilles fraîchement cueillies sont chauffées dans de grands fours en pierre.

Mais l’excellent thé du Laos est déconsidéré en Chine. Il est surtout utilisé pour couper un thé chinois de moindre qualité récolté à la machine. C’est pour cette raison notamment que le propriétaire de la fabrique, Changtingyong Khampan, aimerait trouver d’autres débouchés.

«Maintenant que l’économie chinoise s’affaiblit, les prix sont sous pression. Si le marché chinois devait un jour totalement s’effondrer, ce serait la fin pour nous à Phongsaly»
Une employée de la fabrique trie les tiges dures.
La chaleur requise par le processus de transformation est fournie par des feux de bois dans de grands fours.
Une employée de la fabrique prépare les feuilles conditionnées pour le transport.
Un sac de feuilles de thé prêt à être expédié pèse 35 kilos au gramme près.

Mais nous n’en sommes pas encore là – les cultivateurs de thé de Ban Komaen ont encore deux atouts dans leur manche: leur thé est biologique, ce qui est un bon argument de vente en Chine où le thé contient souvent des pesticides. Et le thé des arbres de plus de 400 ans d’âge est un produit exclusif. Sa qualité est très appréciée.

Les feuilles de thé sont mises à sécher à l’air.

Le propriétaire de la fabrique, Khampan, est lui aussi satisfait du thé de Ban Komaen:

«La qualité a même sensiblement augmenté ces dernières années».

Cela est aussi dû à une initiative d’Helvetas, qui s’est entre autres fixé pour but d’aider 5000 cultivateurs de thé de la région de Phongsaly à améliorer la qualité de leurs produits et à renforcer les contacts entre eux, et qu’ils puissent par exemple participer au «World Fair Trade Day» annuel à Vientiane, la capitale.

Changtingyong Khampan, propriétaire de la fabrique, et sa femme.
La fabrique de Changtingyong Khampan procède aussi à des envois directs de thé. Le thé est emballé dans des cartons.
De qualité élevée et biologique, le thé vert des environs de Phongsaly est de plus en plus apprécié.

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Changtingyong Khampan se réjouit de cette initiative:

«Les résultats sont manifestes. Les paysans se sont organisés et s’entraident, ce qui a une grande influence sur la qualité»

En outre, il n’a plus qu’un seul interlocuteur, ce qui rend les négociations beaucoup plus simples. Et d’ajouter avec un sourire:

«En réalité, les négociations sont devenues plus difficiles car les paysans sont plus forts en étant regroupés-»

Un thé de Ban Komaen de meilleure qualité, des paysans plus forts et plus affirmés – le projet d’Helvetas tout au nord du Laos a atteint ses objectifs.

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Footnote: Avec: Franca Palmy et Isabella Medici
Ban Komaen Kao, Phongsaly, Laos
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